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 Enjeux de la construction collective des idées politiques

 La première Réunion. du 7 fev 2007                         

 Les ajouts d' O..... au compte rendu du 7 fev 2007

 Le travail entre don de soi et échange marchand, Correspondance mars 07

 Le collectif au travail et la santé analysés au travers de la théorie du don

 

Enjeux de la construction collective des idées politiques

Nicolas Wirz, décembre 06

Ces remarques font suite à des discussions engendrées par les  « Remarques critiques sur le rapport de synthèse du séminaire des mouvements sociaux de Bruxelles » formulées en novembre par Eric Decarro et Christian Tirefort (voir sur http://www.fslgeneve.org/ ). Ce texte montre les limites des concepts politiques dominants dans les mouvements altermondialistes, et c’est lui qui a ouvert la porte aux réflexions qui vont suivre. Deux textes d’Olivier de Marcellus ont contribué à cette discussion, ils sont parus en novembre dans le cadre du Forum Précarisations :  1) « Quels Avenirs Possibles ? » et  2) « Impressions du séminaire des mouvements sociaux à Bruxelles ».

Je n’ai pas pu, ni d’ailleurs voulu, faire court :  de trop brèves allusions ne peuvent que s’appuyer sur des idées considérées comme acquises ,elles ne feraient par conséquent que les renforcer. Et c’est justement nos habitudes de penser qui sont en cause. Ce sont tous nos échafaudages politiques qu’il faut remettre sur le métier à tisser. Notre but est de mettre ce fait en évidence, pas du tout d’apporter nos solutions toutes faites. Bien des choses que nous dirons ici maladroitement demanderont à être corrigées. C’est un appel à nous mettre ensemble au travail.

1. Nécessité d’un projet politique crédible

Nous assistons actuellement à une dégradation très grave des relations sociales ;  elle fait peur, car elle s’accompagne d’une démobilisation politique profonde. Un remake de l’Allemagne des années 30 ? Celles-ceux qui persévèrent à relancer les appels à l’engagement politique peuvent de moins en moins éviter de se poser la question de la crédibilité de leurs efforts. Celles-ceux qui refusent de se bouger pour des simulacres de victoire seraient-ils plus perspicaces que celles-ceux qui semblent ne pas lâcher le morceau ?  Ont-ils  -partiellement-  raison de penser que nos agitations font partie du scénario qui nous mène au naufrage ?  Decarro et Tirefort ont le courage de poser la question de la crédibilité de nos perspectives.

Crédibilité. Ce mot peut être entendu dans deux sens différents :  a) ce qui relève du politiquement possible, étant donné la domination du capital, b) ce qui est crédible pour nous, parce que c’est la raison d’être de nos engagements dans la lutte, c’est ce que nous visons, c’est ce qui fait que nous sommes engagéEs avec nos cœurs, c’est ce que nous ne pouvons lâcher sans nous lâcher nous-mêmes. Et il se peut bien que ce soit ce point d’ancrage qui soit le seul à être vraiment réaliste.

a) Crédible parce que politiquement possible sous la domination du capital.

Est-il crédible de lutter dans une perspective sociodémocrate, c’est-à-dire en faisant pression sur l’Etat pour qu’il assume son rôle classique de redistributeur social face à la tendance naturelle du capitalisme à l’exploitation sans bornes ?  Decarro et Tirefort montrent que le processus de précarisations en cours est dû essentiellement à des raisons systémiques, et non à la simple mauvaise volonté des dirigeants, sur lesquels il suffirait de faire pression pour qu’ils reviennent à des politiques plus sociales. Les défaites répétées des luttes pour défendre les acquis sociaux montrent que les capitalistes tiennent pour le moment le couteau par le manche ;  ils actionnent le mécanisme des délocalisations et de la mise en concurrence des salariéEs à l’échelle mondiale. Dans la conjoncture actuelle ce type de lutte n’est donc plus « crédible » sans autre. Cela ne veut pas dire que ces luttes défensives ne doivent pas être menées. Mais cela nous oblige à préciser dans quelles perspectives gagnantes nous menons ces luttes. Il ne suffit pas d’oser lutter, il faut oser vaincre. Faute de nous mettre au clair sur les possibilités de réussir, nous ne faisons que combler le vide de notre pensée stratégique par la répétition de tactiques perdantes. Posons alors tout de suite franchement la question :  pouvons-nous imaginer d’autres perspectives politiques, au lieu de nous contenter de répéter la dénonciation du fiasco des politiques sociodémocrates ? 

Sur cette question Decarro et Tirefort,  -semble-t-il-  ne se prononcent pas :  ils se bornent à rappeler la nécessité de s’affronter aux impératifs systémiques du capitalisme. Ils ne disent rien sur ce que serait une politique qui serait en prise sur ces nécessités systémiques. Ce n’est pas un reproche, car qui est plus avancé qu’eux ?  Eux ont au moins le courage et la franchise de poser la question de la crédibilité de nos luttes actuelles ;  alors prenons au sérieux leur invitation.

Les doutes sur les chances actuelles des luttes visant à redonner vie à un Etat social sévèrement déchiqueté n’empêchent pas Olivier de maintenir ouverte la question de la social-démocratie :  nous ne pouvons en effet exclure que sur le moyen terme les luttes obligent le capital à réenvisager une solution sociodémocrate, et reconcéder à l’Etat un rôle de gardien de la justice sociale. Les néolibéraux concèdent bien à l’Etat le rôle de gardien de l’ordre, police, prisons, pourquoi pas un peu de justice ?  On peut douter qu’ils puissent aller bien loin dans cette direction, car le compromis keynésien était lié à la reconstruction après la guerre, à la croissance à tout prix ;  c’était un nouveau contrat social, basé sur la consommation ;  ses coûts sociaux et écologiques sont devenus exorbitants. De plus, le plein-emploi s’est avéré dangereux :  la sécurité encourage les remises en question du métro-boulot-dodo, et les capitalistes ne sont pas prêts d’oublier les évènements de la fin des années soixante en France, en Italie et ailleurs. Ce n’est pas par hasard que la portée de ces graves secousses est systématiquement minimisée actuellement. Il est absolument vital pour le capitalisme qu’une remise en question de ses fondement apparaisse comme utopique. Mais on peut aussi penser qu’il est utopique de repousser une fois de plus cette remise en question de ses aberrations systémiques.

Un remake de la social-démocratie peut sembler bien aléatoire, mais Olivier a raison de rappeler qu’il reste dans le politiquement possible. Comme disait Keynes « il est difficile de faire des prévisions, spécialement sur le futur » !  Ne nous pressons pas donc pas trop d’enterrer la mémé avant que l’Histoire elle-même ne l’ait envoyée dans ses poubelles. D’accord.

Mais la remarque d’Olivier a un autre but que de simplement nous rappeler que la perspective social-démocrate pourrait un jour ressurgir si nous réussissons à faire reculer la férocité néolibérale. Sa remarque prend tout son sens si nous réfléchissons au fait qu’il n’existe actuellement aucune stratégie contre le néo-libéralisme qui ne se réduise finalement à des tentatives de réanimer le cadavre vivant de la social-démocratie. Aussi inventive que soit la composante anarchiste du mouvement altermondialiste, elle finit inévitablement par se ranger derrière la vieille stratégie de la pression sur l’Etat. A qui d’autre demander d’assurer les conditions d’un « autre monde possible » ?  Conclusion :  tandis que les néolibéraux déchirent la social-démocratie à belles dents, les gauches,  -aussi « radicales » se prétendent-elles-,  ne peuvent pour le moment abandonner la perspective sociodémocrate sans se condamner à disparaître dans le néant. Les luttes ne disparaîtront pas, bien entendu :  je parle ici de la capacité de ces luttes à  s’organiser politiquement autours de perspectives crédibles, sans rester confinées dans les rapports de force sectoriels. Decarro et Tirefort ont bien raison de dénoncer le fait que le mouvement altermondialiste peine à devenir autre chose qu’une addition de mouvements sectoriels. L’habit sociodémocrate ne leur convient manifestement plus si bien. Et ils ne trouvent dans leur garde-robe aucun habit véritablement meilleur. Et mieux vaut sortir en haillons que tout nus.

Quand Decarro et Tirefort nous invitent à prendre en compte les causes systémiques qui obligent les capitalistes à pratiquer une politique néolibérale, ils se bornent à mettre en évidence le fait que ces causes systémiques mettent les capitalistes en position de force pour ruiner les revendications des travailleurs. Tant qu’ils ne bouleversent pas ces agencements systémiques eux-mêmes. C’est implicite dans leur texte. Ce signal, donné par des militants qui luttent depuis des décennies aux côtés des travailleurEs doit nous encourager. Ils osent dire que nos perspectives ne sont plus crédibles. Il faut reprendre cette balle et poursuivre leur travail : quelles sont plus précisément ces fameuses causes systémiques ?   Elles ruinent la politique sociodémocrate, mais ce n’est pas tout. Ne font-elles pas aussi tout autant la faiblesse du capitalisme et celle du néolibéralisme ?  Le capitalisme tire sa force des rapports sociaux qu’il impose, ceux-ci ne font-ils pas aussi sa faiblesse ?  « Donnez moi un point d’appui, et avec un levier je soulèverai le monde ! » a dit Archimède. Les néolibéraux actionnent le levier de la mise en concurrence généralisée, quel est leur point d’appui ?  N’est-ce pas là que s’enracine la force des mouvements anticapitalistes ?  Voilà ce dont nous devons parler, des rapports sociaux eux-mêmes. Notre « politique », c’est-à-dire les négociations dans le cadre de la démocratie, ne peut que découler de nos visions des rapports sociaux. En avons-nous une ?

Marx a dit quelque part que si les luttes anticapitalistes mettent si longtemps pour obtenir la victoire, ce n’est pas parce que l’ennemi est fort, c’est parce que nous mettons longtemps à comprendre. Keynes n’aimait pas les rapports sociaux capitalistes, il l’a dit. Mais il a dit aussi qu’il ne voyait pas d’autre issue que la mise en place par l’Etat de garde-fous contre la tendance naturelle du capital. Cette optique a inspiré les politiques sociodémocrates de l’après-guerre :  mettre le malade aux soins palliatifs, atténuer les souffrances, faire durer le moribond. Au moins il a réussi à inspirer un véritable contrat social, deux générations de travailleuses-eurs se sont attelées au développement de la société de consommation, nous sommes leurs filles et leurs fils. C’était un compromis, fifty pour le social, fifty pour les profits, certains travailleurs en bénéficiant plus que d’autres, mais quel boom économique ça a produit ! En sommes-nous encore éblouis ?  Le « plein-emploi » n’a été pourtant qu’une exception de trente ans dans l’histoire du capitalisme, et encore, limitée à quelques pays.

En détruisant une paix sociale qui leur était pourtant profitable, les capitalistes s’aventurent sur un terrain dangereux pour eux :  plus de projet social « crédible » !  Seulement la peur, la précarisation, la vidéo-surveillance, le chacun pour soi exacerbé. La majorité de la population est gravement menacée. Le risque grandit qu’elle se réveille et dévoile les subterfuges de base du capitalisme.

L’autre risque est grand aussi :  qu’elle se jette dans les bras d’une junte autoritaire quelconque, seule capable de faire face à la gabegie lorsque celle-ci passe les bornes de ce que cette majorité arrive (pour le moment) à supporter. Ce risque est même très grand :  un autre contrat social « crédible » ne tombera pas du ciel au dernier moment. Et quand il y a des morts, parce que notre société est très fragile ?  Des pannes voulues ou non peuvent vite paralyser les centres vitaux et justifier des interventions musclées.

Decarro et Tirefort ont diablement raison d’attirer notre réflexion sur un autre terrain que celui de la politique abstraite ;  il faut arrêter de borner notre pensée, de se contenter de ne penser qu’aux pressions politiques ;  celles rendues possibles par les développements des rapports de force qui semblent « favorables aux forces populaires ».  Il ne suffit pas de proclamer qu’un « autre » monde est possible, sans préciser sur quelles bases un nouveau contrat social pourra être crédible. Pour cela il faut examiner de plus près ce qui se passe dans le tissu social, dans les relations humaines, partout sous la contrainte de la camisole de force du capital, mais aussi partout en train de forger d’autres relations « sous la croûte pourrie ». Il faut dépasser la réflexion sur le « politiquement crédible » pour mettre en évidence ce qui fait notre force réelle, sur ce qui vit au sein des rapports vivants dans lesquels se produit et se reproduit la soumission au capital :  là-dessous se forgent sans cesse les germes du futur. Ces germes cherchent une expression politique adéquate pour devenir force déterminante. Ceci nous amène à réfléchir sur l’autre sens que peut prendre le mot crédible.

b) Crédible pour nous : une vision à laquelle nous puissions adhérer avec notre cœur.

Ici le premier sens de ce mot passe au second plan :  laissons aux capitalistes le soin de savoir s’il est « crédible » pour eux de ressusciter la vieille social-démocratie. Ne nous font-ils pas balancer déjà depuis deux siècles entre le pôle social-démocrate et le pôle libéral-autoritaire, l’alternance gauche-droite n’est-elle pas inscrite dans leurs gènes ?  A quelle sauce nous allons être mangéEs n’est pas notre problème. Ils sont pour le moment en mesure de nous imposer les conditions du jeu, en tout cas en surface (« sous la croûte pourrie » leurs fossoyeurs dans le monde entier avancent dans leur dur apprentissage !). S’ils laissent tomber la férocité néolibérale pour l’hypocrisie sociodémocrate, eh bien, nos luttes se développerons encore pour longtemps à l’intérieur des cadres qu’ils nous imposent, et nous jouerons le jeu. Pourvu qu’à travers ce jeu nous avancions sur nos chemins, ceux que nous nous traçons à nous-mêmes.

Mais justement :  quel sont-ils, ces chemins ?  Que voulons-nous, qu’est-ce qui fait que les batailles que nous engageons sont crédibles pour nous ?  Le projet sociodémocrate n’est pour nous absolument pas crédible :  le mieux qu’il puisse donner serait le plein-emploi mondial, des salaires décents pour tous :  l’exploitation généralisée, un marché mondial où la chair à travailler serait vendue à un prix acceptable. L’important pour nous n’est pas le fait que cette solution soit impossible « pour des raisons systémiques », l’important c’est que cette solution consacrerait la réduction de la force de travail au statut d’objet du capital. Si nous nous levons le matin, ça n’est pas pour ça.

Mieux vaut donc poser la question tout de suite :  quelles relations sociales voulons-nous, dans la culture, dans la production, dans le commerce, dans la consommation ;  comment concevons-nous le rôle de l’argent, de l’Etat ?  Tant que nous n’aurons pas clarifié nos positions (il peut en surgir plusieurs) sur ces questions, nous resterons de facto prisonniers du modèle sociodémocrate, même si nous en avons fait une critique, aussi radicale soit-elle. En effet, on n’a véritablement quitté une vision que lorsqu’on en a construit une autre. Pour avoir quitté un ancien espace, il faut être entré dans un nouvel espace. Avouons-le :  nous avons peut-être plein d’idées et d’aspirations, les luttes existantes signalent qu’un autre monde est désiré, mais, faute d’avoir construit une autre vision politique, nous sommes encore des sociodémocrates.

Des perspectives crédibles, pour nous :  elles ne nous tomberont pas toutes cuites du ciel. Il va falloir y penser !  Comment diable s’y prendre pour élaborer  -collectivement-  une vision ? 

2. Construction d’une vision politique : 

Quelques idées pour se mettre au travail.

Les remarques que nous faisons ici ne visent qu’à apporter du bois sur le feu de nos réflexions ;  nous tentons de mettre en évidence certains aspects de la question qui nous paraissent incontournables. Nous espérons que des avis différents se sentiront invités par notre « sortie du bois » à compléter ou corriger ce qui est avancé ici. Le but n’est pas de construire un consensus, mais de contribuer à mettre en marche un processus de discussion qui nous semble nécessaire.

a) Il ne peut s’agir d’un programme, ni d’une utopie.

Nous ne sommes plus à l’époque où un roi peut être investi de la mission (divine) de guider son peuple. Ni même à celle de Keynes, l’aristocrate, qui voulait confier à des experts, à des fonctionnaires éclairés, la tâche de guider les mécanismes économiques. Sans parler d’un Parti ou d’une Avant-Garde chargés d’interpréter les tâches actuelles fixées par la théorie. Il ne peut s’agir non plus d’une utopie (utopie veut dire :  « ce qui n’a pas  -encore-  de lieu ») pour laquelle il faudrait gagner des adeptes. Trop souvent nous nous sommes posés en parvenus, (ah, si tout le monde pensait comme nous !), en anticapitalistes déjà clairvoyants, qui n’ont plus qu’à con-vaincre les masses. Une vision explicite doit au contraire nous guérir de ces maladies et de ces bonnes intentions. Il s’agit de trouver des façons d’élaborer collectivement des pensées qui puissent inspirer nos pratiques à mesure que celles-ci nous apprennent à connaître nos limites et nos possibilités, à mesure que grandit le mouvement.

Les théories abstraites qui nous hantent nous ont renduEs méfiants envers l’idée même de construire collectivement des « visions ». Nous avons fini par croire que la meilleure solution est de « naviguer à vue ». C’est une autocastration :  les démarches fausses ne doivent pas nous faire vider le bébé avec l’eau du bain et renoncer à l’entreprise légitime de clarifier nos idées sur ce que nous voulons. Ce serait reléguer dans le secret des sphères privées les idées qui nous font bouger. De plus, ce n’est qu’en les partageant que nos idées peuvent devenir explicites, qu’elles sortent du flou, et peuvent devenir des forces efficaces.

Le capitalisme a crée les individus modernes et post-modernes :  bien qu’il soient bloqués dans leur impuissance de sujets privés, ils ont quelque chose de bon :  s’ils prennent au sérieux la possibilité de ne plus se soumettre aveuglément, c’est pour ne plus retomber dans le même truc !  Ils veulent alors participer librement et consciemment à la construction des relations sociales dans lesquelles ils sont impliqués. Une vision de comment peuvent se transformer ces relations doit favoriser les synergies, la collaboration entre touTEs les acteurEs. Ceux-ci ont des positions différentes dans la société, et par là des connaissances diverses sur ses conditions de fonctionnement.

b)  Enjeu d’une vision :  renouveler nos regards sur ce qui se passe.

Si le capitalisme est une camisole de force imposée aux activités humaines, il n’est pas optimiste, mais réaliste de dire :  « sous la croûte pourrie foisonnent les germes du futur ». Partout la vie déborde les cadres irréalistes qui lui sont imposés. Mais ces germes, il faut apprendre à les voir. Ils sont dispersés, ils ne disposent pas d’une large vision qui leur permettrait de voir vers quelle société elles tendent plus ou moins implicitement. Une vision, une intelligence d’eux-mêmes, qui leur permettrait de se regrouper pour devenir une force sociale consciente d’elle-même. Toutes ces mini-insubordinations, individuelles ou collectives, tous ces cris cherchent leur caisse de résonance pour devenir symphonie puissante. On ne fait rien de bien sans passion. Nous luttons déjà :  quelle vision, encore peu explicite, voire même gardée au chaud comme un secret, fait bouger nos cœurs ?  N’est-il pas temps que nous prenions le temps de nous dire les uns aux autres nos espérances, et par là  trouver les mots pour nous les dire à nous-mêmes ?  Cet effort de clarté seul permet de construire des liens politiques forts, durables, enthousiastes, et de dépasser le tourisme politique actuel.

Une des habitudes de pensée qui nous bouche la vue, c’est l’obsession pour les analyses critiques. Il est de bon ton de dénoncer sans cesse les abus du système. A force de prendre un point de vue qui se veut objectif, on se place à l’extérieur de ce qu’on observe. On  réduit la vie sociale au statut d’objet observé. La théorie privilégie le regard sur les pressions exercées et sur ce qui est enduré : Bourreaux et Victimes, rôles figés !  Pas étonnant ensuite que les stratégies qui en découlent soient surtout défensives. Ce qui est en train d’advenir ne peut être déduit de ces visions objectivantes :  un objet est mort par définition. Où sont les acteurs vivants ? Une description objective ne peut saisir que les traces de la vie, lorsqu’elle a déjà passé. Nous avons encore à nous débarrasser du rêve de Marx, pour qui les contradictions objectives du capitalisme nous mènent par elles-mêmes à son dépassement.

Là où Marx, par contre, est toujours d’une brûlante actualité, c’est dans son exigence d’ancrer tout projet de transformation sociale dans une observation empirique et objective des faits sociaux. Il s’est opposé aux socialistes utopiques rêvaient la société en partant d’idées abstraites :  justice, etc. Vision paresseuse. Lui il s’est mis au travail, il a étudié de près la genèse de l’argent, sa transformation en capital, la formation du salariat, etc. Parallèlement à son obsession tragique de vouloir dégager les lois objectives de toute transformation sociale, il a interprété ce qui est en jeu dans la saga du capital, il a donné un sens à ce qu’il avait observé avec une méthode qu’il a voulu rigoureuse, scientifique, objective. Il ne s’est pas contenté de cette objectivité. Un fil rouge traverse sa façon de voir, il a renouvelé nos regards. Il a montré que le capital ne tire sa force que de l’asservissement du travail, qu’il cherche sans cesse à dompter ce cheval, et que celui-ci cherche sans cesse à éjecter ce cavalier dont il n’a pas besoin. Si on est conséquent avec cet aspect de la pensée de Marx, toute analyse des relations capitalistes devrait consacrer au moins 50% de son attention aux initiatives des opprimés, et pas plus de 50%  aux contre offensives du capital !

Il est vrai que cette façon de voir implique de rompre avec l’exclusivité accordée à l’observation objectiviste. Il s’agit d’interpréter ce qui est en jeu. Pour interpréter on ne peut se contenter d’observer :  il faut se mouiller, oser donner un sens à ce qu’on a observé. Là est la contradiction du positivisme de Marx :  comment aurait-t-il pu parler d’aliénation, sans avoir une vision, avouée ou non, de ce qu’est une vie humaine, non-aliénée ?  Le Marx qui nous interpelle encore était un visionnaire. Il a renouvelé nos regards sur ce qui se trame dans la société parce que sa description repose sur une vision[1] de ce qu’est une vie sociale basée sur la reconnaissance de l’altérité de l’autre. L’aliénation c’est la non-reconnaissance de cette altérité. Ce qui traverse ses analyses, c’est une façon de voir, une façon d’imaginer la vie humaine, la vie en société. Quand nous disons vision, nous ne pensons pas à une théorie, qui se baserait sur une conception arrêtée de ce que serait la « nature humaine ». Cette conception serait nécessairement figée. C’est pourquoi Marx s’est posé en anti-humaniste :  définir une essence humaine ferme le devenir, c’est un idéalisme, une fuite hors du flux mouvant de la vie. Il faut arrêter de penser que vision veut dire « beau rêve », absence de sens pratique. Il faut une vision perspicace pour discerner les enjeux pratiques les plus terre-à-terre en apparence. Per-spicace veut dire « qui voit à travers le miroir des apparences ». L’enjeu de la construction collective d’une vision, c’est  un apprentissage, un exercice du regard, de la capacité de discerner les enjeux profonds, tapis au sein de nos pratiques. C’est apprendre à devenir réalistes. Comment voyons-nous la vie sociale qui se déroule devant nos yeux ? La vision est un art, il fait appel à l’imagination. On ne peut voir sans s’impliquer, sans donner sens. Et l’art de voir, comme tout art, s’apprend sans cesse, il s’apprend à mesure que nous expérimentons d’autres façons de nous mettre socialement en relation.

Beaucoup d’objections justifiées contre l’élaboration de ce que nous appelons une vision viennent de ce que l’élaboration de perspectives est confondue avec l’élaboration d’un programme politique. Les programmes sont aussi nécessaires. Mais il ne sont rien s’ils ne découlent pas d’une vision de ce que nous voulons. Nous devons apprendre à distinguer ces deux niveaux. La vision, les perspectives, et les stratégies qui en découlent. Au niveau de la vision, il s’agit d’être radical, enraciné :  la vision exprime ce que nous voulons, elle ne se pose pas encore la question des étapes à franchir pour sa réalisation. « Soyons réalistes, voulons l’impossible ! »  Toute stratégie qui ne s’enracine pas dans une vision tombe dans les tactiques à courte-vue et dans l’opportunisme. Les relations entre militantEs qui ne se disent pas ce pourquoi ils sont là tombent dans l’utilisation réciproque. Les ultra-gauches font l’erreur inverse, de prendre leurs visions radicales pour des programmes à réaliser immédiatement. C’est tomber dans un fondamentalisme. Non, il faut distinguer ces deux niveaux, il faut oser avoir une vision radicale, mais pour inspirer nos stratégies. Je mourrai peut-être avant d’avoir vu ce à quoi j’ose aspirer, mais j’aurai agi dans cette direction :  c’est ce qui  importe, là est la vie. La vision est déjà présente dans les démarches concrètes, elle fonde déjà d’autres relations, car nous sommes en marche.

Il faut de même se débarrasser de l’idée qu’il faudrait arriver à un consensus théorique. La diversité des cultures et des façons de penser est une richesse. C’est à mesure des expériences collectives que pourront se dessiner des accords sans limer par le bas le foisonnement de la vie. Il est possible de construire des visions multicolores et qui ne soient pas autoritaires, mais qui encouragent les initiatives :  miser sur la créativité populaire. Si le débat est permanent, les individus et les associations peuvent ensuite accepter de respecter les décisions prises collectivement.

c)  Une prise de position concrète sur les concepts de base de notre vie sociale.

Oser imaginer collectivement ce que nous désirons presque instinctivement, oui, mais ça ne veut pas dire aller planer dans des nuages volant bien au-dessus des réalités concrètes. Quelle conception avons-nous de ce que peut-être une vie sociale digne des êtres humains que nous sommes encore ?  Que pensons-nous des façons dont les êtres humains collaborent pour sculpter leur vie sur cette planète ?  Des rôles joués par l’argent, par l’Etat, par la vie culturelle ?

Nous manquons des outils qui nous permettent d’éclairer les véritables enjeux des luttes concrètes. Nous les interprétons toujours à nouveau à partir des concepts de base de la social-démocratie : l’Etat social comme modérateur du capitalisme. Comment pensons-nous les rapports sociaux eux-mêmes, tels qu’ils sont déterminés par les lois de la rentabilisation du capital ?  Comment agencer autrement et concrètement les éléments constitutifs de la vie en société ?  Une société dans laquelle aujourd’hui personne ne travaille plus pour lui-même, mais pour les autres ;  où, par conséquent, touTEs ont besoin du travail des autres pour subvenir à leurs besoins ;  une société où tous ont un intérêt vital à ce que les moyens sociaux de production, la terre, les machines, etc soient gérés dans l’intérêt de la collectivité ; l’Etat doit-il en devenir propriétaire, allons-nous confier ce soin à des apparatchiks ?  Le profit peut-il raisonnablement être disqualifié comme moteur des activités sociales, que ce soit la lutte de tous contre tous pour les salaires, ou que ce soit la lutte pour la rentabilisation privée du capital ?  Quel rôle l’Etat doit-il jouer dans tout cela, et quel rôle ne doit-il surtout pas jouer ? 

Sur toutes ces questions nous ne pouvons dire que nous soyons au clair. L’échec de la tentative bolchevique paralyse encore la réflexion, au lieu de la stimuler. On esquive les questions dans l’activisme au lieu de voir que le renouvellement de la pensée fait partie intégrante de l’action, si celle-ci ne veut pas tomber dans la répétition. Il ne s’agit pas, avons-nous dit, de « faire des plans sur la comète », de fuir dans les brumes d’un futur utopique, que nous opposerions à un présent considéré comme la proie d’une absurdité incompréhensible. Nous héritons d’une Histoire. Nous sommes embarqués dans un processus inouï de socialisation des conditions de production de la vie ;  les conditions locales de production sont largement balayées et font place à une dynamique planétaire ;  dans la moindre boîte d’allumette il y a le Brésil, la Scandinavie, Bombay, Taïwan qui ont collaboré ;  au cours de ce processus le travail, l’argent, le capital, les états, la culture ont pris des places nouvelles ;  la pensée est toujours en retard sur les processus, les abus systémiques s’amoncellent et nous demandent de corriger le tir.

La construction d’une conception capable de fonder collectivement notre action ne peut être esquivée trop longtemps, sous peine d’agir comme des « bricoleurs », comme des gens qui courent d’une plaie sociale à l’autre pour pallier au pire, mais sans véritable force. Courir en aveugles dans un cauchemar ?  Il faut que nous devenions capables de « raconter une autre histoire ». Le propre du capitalisme est de se présenter comme la seule histoire possible, celle qui peut tolérer toutes les alternatives parce qu’elle sait qu’elles ne peuvent que se faire englober tôt ou tard dans son enchaînement des faits. Une autre façon d’agencer les relations sociales ne surgira pas toute cuite des bouleversements qui s’annoncent. Ne doit-elle pas être pensable avant de devenir réalisable ?

Mentionnons quelques pistes de réflexion.

Répétons-le, il ne s’agit pas de forger une utopie à opposer au système actuel. Il s’agit de forger les outils qui nous permettent de mieux discerner la portée de ce qui est en train de se passer. Pour y voir plus clair, et contribuer à renforcer ce qui va « dans la bonne direction ». Pour cela il nous faut fabriquer une boussole !  Elle sera bien sûr à réviser sans cesse, mais il en faut une !

· Travail et revenus

Le rapport entre ces deux aspects de la vie sociale est déterminé actuellement par les lois du marché. C’est l’essence du capitalisme de faire des travailleurs des marchandises. Les produits du travail peuvent bien s’échanger comme des marchandises, mais quant aux travailleurs eux-mêmes, leurs besoins existent indépendamment de ce que peuvent fixer les lois du marché. La reconnaissance de ces besoins ne peut se faire que par des négociations entre tous ceux qui travaillent, des négociations où chacunE peut faire valoir ses besoins, quel que soit son niveau de responsabilité dans une entreprise. Aux travailleurs de fixer les conditions de revenus auxquels il leur est possible de travailler. Il s’agit de contrats, qui relèvent du domaine du droit, et non pas des aléas des mécanismes économiques. Ces mécanismes doivent au contraire être mis devant les faits accomplis :  les conditions auxquelles les travailleurs sont d’accords de travailler. Tout à fait de même que les mécanismes économiques sont aussi placés devant cet autre fait accompli :  les conditions locales, fertilité plus ou moins grande des terres, machines disponibles, niveau d’instruction de la population, capacités locales spécifiques, etc.

Ce découplage entre travail et revenus est loin d’être une utopie :  il est déjà largement réalisé, même si c’est souvent dans un mauvais sens. Le travail fourni a de moins en moins à voir avec les revenus obtenus. Les conventions collectives, les acquis sociaux, les subventions (agriculture !), les lois du travail, sont déjà des règles imposées par les travailleurs, et que les mécanismes économiques prennent déjà comme des faits accomplis en dehors d’eux, comme des conditions qui leur sont tout autant imposées que les conditions naturelles. Le rôle de l’Etat est de garantir l’égalité dans ces négociations. Le démantèlement actuel de ces garanties provient de la position de force du capital, qui place l’employeur dans une position de pouvoir. Comme Marx l’a montré, le contrat de travail est alors un simulacre de contrat. C’est un contrat de vente entre partenaires radicalement inégaux. Les dés sont pipés. D’où vient cette position de force du capital ?

· Le droit de disposer de la terre et des moyens sociaux de production.

Ce droit, tout comme les droits qui règlent les relations entre employeurs et employés, est devenu vénal. L’accès aux moyens sociaux de production est régulé par le marché des capitaux. Peuvent en disposer ceux qui disposent de l’argent nécessaire pour les acquérir. Des droits qui s’achètent :  c’est la définition même de la corruption. Le droit est corrompu. Il manque les institutions sociales capables d’accorder ou retirer ce droit selon des critères élaborés démocratiquement. Les personnes qui démontrent la capacité de faire un usage social des moyens sociaux de production, qui présentent un projet intéressant pour la société, doivent pouvoir se faire accorder le droit de pouvoir disposer librement des moyens nécessaires. La libre initiative des individus est incontournable, les associations, les coopératives, les entreprises doivent pouvoir devenir propriétaires des moyens sociaux de production dont ils ont besoin. Propriété conditionnelle, révocable s’ils ne remplissent plus leur contrat.

Cette destruction du marché des capitaux n’est pas une lointaine utopie :  les droits de propriété sont déjà réglementés. C’est un processus qui est déjà en cours, et qu’il faut continuer à pousser dans le bon sens, même s’il est vrai que l’anarchie capitaliste est encore immense. Par exemple, les propriétaires de logements ne peuvent pas faire tout ce qu’ils veulent. Les luttes pour l’eau, le pétrole, les services publics imposent des limites aux capitalistes. Ce qui manque, c’est l’affirmation politique ouverte de la nécessité de détruire le marché des capitaux. Les petits progrès dans cette direction ne sont plus crédibles s’ils laissent subsister l’essentiel. Les compromis que nous sommes obligés de faire avec les puissants deviennent sensés s’ils sont éclairés dans cette perspective. Nous ne voulons pas que l’Etat régule les marché des capitaux, nous voulons soustraire les capitaux aux forces du marché. Nous sommes pour une économie de marché à condition que le travail et le capital qui ruinent l’économie de marché lui soient soustraits. Faute de cette mise au point, nos positions sur l’économie de marché restent ambiguës, c’est l’ambiguïté même de la social-démocratie. Car les dérégulations en cours proviennent de la position de force du capital, capable de se retirer et de s’investir là où il rencontre moins de résistance. La destruction du marché des capitaux est un objectif incontournable. Confier à l’Etat le droit de disposer des moyens sociaux de production a été un échec retentissant. La discussion sur ce sujet épineux est bloquée, le marché des capitaux est la seule solution existante. Il faut rendre de nouveau pensables d’autres solutions.

Le cas de l’association de squatters Rhino à Genève est exemplaire :  cette association a été dissoute et déclarée illégale parce qu’elle mentionnait dans ses statuts l’objectif de remettre en question le droit absolu des propriétaires. Cet objectif serait en contradiction avec la Constitution qui garantit le droit à la propriété. Il y a du chemin à faire ! Il faudra une formidable accumulation de force pour imposer un autre régime au capital. Eh bien ! Relevons le défi. Pour cela il est vital que des positions claires et crédibles soient affirmées hautement :  esquiver la question, remettre ce débat à plus tard, ne pas prendre position ? N’est-ce pas une des raisons pour lesquelles nos luttes manquent de crédibilité ? N’est-ce pas là que la chatte a mal à la patte, en affirmant cela que nous sortons de la castration politique ?

Nous avons donné ces deux champs de questionnement, sur le travail, sur le capital, à titre d’exemples, pour montrer à quel point nous sommes nous manquons de positions politiques qui tiennent debout. Nous devons apparaître comme porteurs d’un véritable contrat social, méritant qu’on y consacre son énergie. Devant nos positions, le néolibéralisme et la social-démocratie qui s’aligne dessus doivent apparaître comme les dangereux rêveurs qu’ils sont. Ils s’imaginent faire marcher la vie sociale sur des bases complètement irréalistes. Cet irréalisme ne peut apparaître que devant des perspectives qui, elles, se montrent à la hauteur des problèmes. Nous sommes trop habitués à dénoncer, à nous plaindre, sans prendre le taureau par les cornes. L’action ne suffit pas. Encore faut-il qu’elle repose sur des conceptions qui tiennent la route.

3. Conclusion : La lutte pour comprendre fait partie de la pratique

Que faire de tout ça ?  Dans les pages qui précèdent nous nous sommes donné, un peu sans gêne, le temps et l’espace de développer des questions qui nous semblent devoir être absolument abordées. Il en va de la crédibilité de ce que nous sommes en train de faire, nous pensons en particulier à la lutte si importante contre les précarisations. Ce faisant nous avons pu donner l’impression d’être très théorique et de vouloir détourner les personnes prêtes à agir vers des discussions oiseuses. Ce serait méconnaître le sens de ce que nous avons essayé de dire.

Les précaires que nous sommes touTEs, certainEs plus que d’autres, ont besoin de solutions pratiques, il y a urgence. Mais nous avons touTEs aussi besoin de comprendre ce qui est en jeu dans notre société. Parce que le chemin est long, et que les solutions immédiates ne pourront être que des étapes. Etre en chemin, c’est bien sûr aller d’une réalisation à l’autre, mais en étant « orienté ». Voir au-delà de l’horizon immédiat ne fait pas de nous des rêveurs, des absents, au contraire cela nous engage plus, nous rend plus présents. Ce sont plutôt ceux qui se contentent de courtes vues qui sont en partie absents de leurs propres vies. « Le bonheur est la réalisation d’un rêve d’enfance » (Freud). C’est justement un des aspects profonds de la précarité dans laquelle nous vivons :  nous vivons trop d’expédients, il n’est pas normal que nous ne puissions pas nous sentir parties prenantes d’un projet social qui mérite notre enthousiasme. Quand nous disons projet social nous entendons projet de transformation sociale, car la société est en constante transformation.

Nous ne nous posons pas en victimes qui réclament des améliorations à leur statut, nous ne nous posons pas en consommateurs de solutions qui nous seraient dues, mais en acteurs. Nous voulons jouer notre rôle dans la société, et nous exigeons pour cela les conditions de sécurité dont nous avons besoin.. Nous nous mêlons de ce qui nous regarde, des causes du petchi actuel. Nous sommes des sujets politiques, nous ne défendons pas seulement nos propres intérêts dans la guerre actuelle de touTEs contre touTEs, nous luttons pour une vie sociale dans laquelle chacunE puisse avoir sa place. Nos revendications personnelles, « sectorielles » prennent sens dans une visée globale. Sans perspectives globales on ne peut prétendre avoir d’existence politique, Decarro et Tirefort ont bien raison de mettre le doigt sur le fait que l’addition des luttes sectorielles ne fait pas une politique.

Nous ne pouvons nous satisfaire du schéma classique :   « les néolibéraux nous font encore telle et telle vacherie, résistons, touTEs uniEs contre eux ! » On fustige les Bourreaux, on décrit les maux dont nous sommes les Victimes, et hop !  Résistons !  Bien sûr que le premier pas dans la construction d’une vie sociale solidaire est de se défendre collectivement. Mais une défense qui exige du loup qu’il soit plus gentil ne peut nous convaincre nous-mêmes que si nous nous déguisons en moutons, même si ces peudo-moutons s’arment de pancartes, artistiques ou non, voire de pavés. Visons plutôt la bête entre les deux yeux, et pour cela nous ne pouvons esquiver de nous donner le temps d’aiguiser nos dents théoriques.

L’effort de construire une position politique doit avoir sa place dans le mouvement même de l’action. Il doit exister une tension entre des moments consacrés à la réflexion et ceux donnés à l’action. Autant les militants que ceux à qui nous nous adressons, tout le monde, ont besoin de comprendre ce qui se passe et la portée politique de ce que nous faisons. Nous présupposons trop souvent que « nous sommes touTEs d’accords » et qu’il suffirait d’agir. C’est souvent ce qui nous rend difficilement compréhensibles, les gens ont de la peine à entrer dans nos présupposés, dans nos discours, répétés à satiété, d’autant plus qu’ils ne sont même pas bien clairs pour nous-mêmes. On peut se proclamer à gauche de la gauche, nous sommes touTEs pris plus ou moins dans la « pensée unique » et on n’en sort pas sans l’effort de construire une autre vision. Cet effort fait partie intégrante de la lutte, il doit se développer à mesure des luttes pratiques. On croit trop souvent, par peur, que le temps donné à comprendre globalement ce qui est en jeu revient à se retirer dans une tour d’ivoire. Il s’agit au contraire d’un processus. Image :  dans une forêt on ne voit pas où on va, alors de temps en temps on grimpe sur un arbre pour voir plus loin. Mais quand on est là-haut on n’est pas en train de marcher. Alors on redescend, et on avance jusqu’au moment où il faudra de nouveau prendre de la hauteur.

L’effort de comprendre c’est l’effort de mieux voir ce qui se passe déjà. L’idée de récolter des témoignages sur des situations de précarisation est un bon exemple. Il ne s’agit pas d’accumuler de nouvelles preuves dans un procès contre le néolibéralisme. Bien plus intéressant est de voir ce qui s’est passé concrètement, de réfléchir aux motifs auxquels ont obéi patrons et fonctionnaires, de réfléchir aux attitudes que les précariséEs ont prises, d’imaginer d’autres attitudes, plus actives, moins victimaires. Imaginer des interventions collectives sur tel cas concret. Acquérir la capacité de nous mobiliser collectivement sur tel cas personnel éclairé dans une perspective globale, voilà qui est propre à redonner confiance, plus parfois que bien des pressions sur Berne. Se mettre à l’écoute de ce que chaque cas concret nous apprend, tenter des actions pour vérifier nos hypothèses, pour apprendre si telle initiative trouve de l’approbation, plutôt que pour convaincre les gens.

Nous terminerons par une réflexion sur ce qu’est le travail. Le propre du capitalisme est d’instrumentaliser le travail pour le profit ;  ce faisant il retire au travail ce qui pourtant en fait intrinsèquement partie :  la pensée. Travailler et donner sens à son travail, c’est tout un. La vente de la force de travail équivaut à une castration :  même si le travail fourni n’est pas insensé,  -ce qui est loin d’être toujours le cas-,  c’est le patron qui détermine le sens du travail. Il faut qu’il soit rentable, qu’il augmente la puissance du capital. Qu’il soit utile, oui, mais ce n’est qu’un moyen pour cette fin, car nul ne peut se permettre de tomber longtemps dans les chiffres rouges.

Dans la situation actuelle il est difficile de lutter sur les lieux de travail pour améliorer le sens social du travail. Et pourtant cette lutte existe, même si c’est à petite échelle. Il n’est alors pas étonnant que la lutte pour comprendre et valoriser la portée sociale du travail se passe aussi dans les groupes politiques qui s’organisent à l’extérieur du travail. Nous sommes habitués à ce que ce soient les capitalistes qui organisent et pensent la cohérence de la vie productive, de la vie sociale, à notre place. Nous n’éliminerons ces parasites qu’à mesure que nous penserons nous-mêmes nos relations sociales concrètes, à leur place. Cela nous demande un effort auquel le monde dans lequel nous sommes nés ne nous a pas habitués.

FIN PROVISOIRE


[1]O paradoxe !  Si on n’a pas une grande vision, on ne peut pas voir, on ne peut pas voir ce qui est petit, quotidien, on est aveugle pour ce qui est en jeu dans les mille petits évènements !  Une illustration saisissante en est le discours que Martin Luther King a tenu devant des dizaines de milliers de Noirs :  «I see the Promise Land !  Isee the Promise Land!”  Il n’était pas fou. Ni un aliéné qui fuit dans le ciel :  sa vision était pratique, quand il dit qu’il voit, c’est qu’il voit les chemins. Mais pour voir les chemins, encore faut-il avoir les lunettes pour. On a toujours une vision qui conditionne notre regard. Les visions qui colonisent nos têtes méritent d’être travaillées.

 

  . Réunion du 7 février 2007
Groupe de réflexion
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     Chers amis,
    Un chouette début.

Nous étions cinq, pas de femmes, carence à surmonter, âge moyen élevé (sauf un jeune.) (Il me semble significatif qu'aujourd'hui des militants expérimentés donnent de l'importance au renouvellement de nos visions stratégiques.)

A. TACHES DU GROUPE

La réu du Forum Précarités du 30 janvier a défini deux axes de travail en constante interaction :

1.     L'ENQUETE

Auprès de précaires vivant différentes situations (exclusion, AI, chômage, et précarités dans le travail.)

-Comment ces personnes vivent leur situation, comment s'organisent-elles ou pas et comment s'interprètent-elles : Quel est leur regard sur le travail, dans leurs propres mots.

-Repérer comment est vécue la contradiction inhérente au travail capitaliste :

A la fois soumis à la camisole de force de l'obéissance au patron à qui on a vendu sa force de travail :

Et à la fois activité productive pour les autres, relation sociale vivante pour laquelle on peut être motivé.

Autant dans les façons de penser cette situation que dans ses contradictions institutionnelles et pratiques.

-Enquête aussi sur les besoins et revenus : Comment son vécues et interprétées les disparités salariales, la rente AI, etc.

-Faire exister socialement et pouvoir dire tout haut ce que les travailleurs pensent tout bas.

 Dans la lutte sur l'AI pouvoir dire publiquement comment est vécue la relation travail/santé.

2.     L'ELABORATION DE CONCEPTS PERTINENTS.

Pour rendre compte de ce qui est vécu de façon plus large, mais toujours proche du vécu, renouvelant le regard sur les pratiques existantes, autant sur le travail lui-même que sur les initiatives de résistance.

Le but est d'approfondir la compréhension de ce que chacunE vit dans son coin afin de surmonter l'atomisation, de construire des interprétations qui permettent le dialogue entre les initiatives actuellement dispersées.

Le but est aussi de renouveler la vision globale de la société afin de mettre en évidence un projet social crédible, capable d'engendrer l'enthousiasme et faire apparaître les néolib comme les dangereux rêveurs qu'ils sont.

L'élaboration se fera à partir de ce que les enquêtes nous auront montré, et pourra aussi en retour mettre en évidence des questions pour les enquêteurs qui nous permettent de vérifier des hypothèses.

B. DISCUSSION

Plusieurs thèmes sont venus sur la table, parfois contradictoires, et nous tentons ici de les rappeler en vue de leur élaboration future.

    1.     LA CONTRAINTE SALARIALE.

Très justement la discussion a démarré sur les premiers résultats des enquêtes :

Deux personnes à l'AI. Ce qu'a signifié d'être exclu du travail : "c'est être exclu de la vie". Le fait de recevoir une rente, c'est aussi être reconnu, avoir un statut. "Je dépends de votre contribution à l'AI."

 Disposant d'un revenu, les personnes sont actives bénévolement : Aide aux amiEs en difficulté, participation aux ateliers protégés, malgré la critique de l'exploitation qui s'y fait.

A partir de ces exemples la question se pose de définir comment on pense la relation travail-revenu.

Dans le capitalisme elle s'exprime dans le prix de la force de travail défini par le marché et par les luttes salariales.

Y a-t-il une relation intrinsèque entre travail et revenus, entre capacités et besoins ?

a) Les capacités, ce que chacunE peut donner par son travail ;

b) Les besoins, ce que chacunE estime nécessaire pour pouvoir vivre et travailler.

Les différentes capacités n'ont rien à voir avec les différents besoins.

Les différents systèmes sociaux ont établi des liens entre capacités et besoin : que penser de la contrainte à travailler ?

L'humanité est devenue dépendante du travail qu'elle effectue socialement pour transformer sa situation dans la nature : il y a là une contrainte propre à l'humanité. Produire des habits chauds ne vient pas du seul plaisir à le faire.

Qui dit travail dit effort, effort pour les autres, comportement social (Critique du fouriérisme.) Les tire-au-cul comme forme de résistance au patron, mais aussi comme comportement asocial : l'un engendre-t-il l'autre ?

Dans une société ou tous travaillent pour les autres, et où donc aussi tous dépendent du travail des autres, ce qui s'exprime dans la nécessité d'un revenu, il ne peut y avoir de lien intrinsèque entre capacités et besoins. Dans ce cas, évaluer le travail est une pure impossibilité (dixit Dejour) : ce serait exprimer une relation entre ce que quelqu'un donne par son travail et ce qu'il serait en droit de recevoir du travail des autres."De chacunE selon ses capacités et à chacunE selon ses besoins".  Programme pour un lointain futur communiste ou réalité déjà vécue, plus ou moins mal, car sous la camisole de force du salariat ?

2.     L'EXEMPLE DE LA BROCHURE DU CTSM. voir aussi Z., aide-soignante à l’hôpital

"Dans cette brochure les témoignages disent déjà tout. Mais les idées ne sont pas structurées. Il suffit de tirer le jus de ce qui est dit. Ensuite quand on continue l'enquête on va vers les gens avec des questions plus profondes. On arrive ainsi à dégager le "possible de, ce qu'il est possible et nécessaire de faire."

3.    MANQUE DE PERSPECTIVES DU FORUM SOCIAL.

Années 80-90 : changement profond dans les luttes syndicales. Quand on pense qu'en 1977 il a suffit d'une grève dans l'imprimerie pour obtenir les 40h. Maintenant ce sont les patrons qui imposent leurs revendications.

Au Forum Social, il y a eu un élan au départ pour affronter la situation néolib. Maintenant pas de dynamique dans les différents espaces de discussion. Thèmes cloisonnés. On parle de pédagogie, d'organisation : de formes. Pas de discussion sur le contenu des luttes. Avec l'explosion du marché du travail, le capital d'une part fait du travail un appendice de sa dynamique, et d'autre part est incapable de donner du travail à tous. Il faut sortir de ce concept du travail contraint par le capital, repenser les travail comme définissant un sujet social ayant l'initiative. "Le travail est en nous."

4.     UTOPIE QUI NE PEUT ETRE DEFINIE QUE VAGUEMENT ET ACTIONS CONCRETES LOCALES.

Il ne peut s'agir de définir abstraitement un projet de société : affirmer qu'"un autre monde est possible" donne un horizon aux avancées très concrètes qui se font localement. Il existe des "preuves partielles" qu'un autre monde est possible : au niveau local. Importance des luttes au niveau national ?  Mais soumission totale des politiques nationales au néolib planétaire.

Que penser du "socialisme du 21ème siècle" ?

L'absence de vision globale crédible rend les luttes molles et sectorielles.

Exemple de l'autonomie italienne des années 70 : les visions héritées des luttes communistes des partisans donnent un horizon aux luttes concrètes. Les autoréductions de loyer (plus de 200.000 personnes) sont décidées parce qu'il existe une vision de la fin du capitalisme.

Sans vision profonde pas de lutte profonde.

Ces visions ont été détruites à cause des erreurs théoriques du communisme. Il n'y en a pas eu une critique de gauche en profondeur, c'est la critique de droite qui domine. Celle-ci vide le bébé avec l'eau du bain : elle profite des illusions véhiculées par le communisme pour discréditer les luttes magnifiques qui ont eu lieu.

Cet héritage non-digéré nous paralyse largement au moment où nous aurions besoin de toutes nos forces pour parer aux offensives néolib.

Il ne s'agit pas d'élaborer un nouveau programme utopique avec les "bonnes solutions" à injecter dans les luttes. Une nouvelle vision qui puisse inspirer les pratiques réelles des gens doit naître d'un renouvellement de nos regards sur ce qui se passe déjà "sous la croûte pourrie", et de l'élaboration de concepts rendant compte de ce qui se passe déjà et lui donnant sa pleine portée globale. Une boussole. "Un autre monde est possible" est une phrase creuse semblable à la religion : elle ne met pas en évidence le sens profond et très concret des luttes actuelles.

5.     TACHES POUR LA PROCHAINE RENCONTRE,

Elle aura lieu lundi 5 mars à 18h à l'Arcade 84, rue Schaub. ChacunE est invitéE à dire en quelques mots comment il elle conçoit le travail, les valeurs qu'il met en jeu, en quoi il est constitutif d'un sujet social qui n'est pas d'emblée placé sous la coupe du capital. Comment nous concevons l'investissement dans le travail, et le rapport de cet investissement avec la contrainte salariale.

6.     DE L'USAGE DE CE PV.

Ce compte-rendu est bien sûr partiel et partial. A chacun d'y apporter corrections et compléments nécessaires. C'est un outil de travail : notre première réunion s'est bornée à mettre sur la table un riche matériau. Je me suis efforcé d'en rendre compte de façon à donner envie de se mettre au travail de façon conséquente.

Salut

Nicolas

 

Commentaires d'Olivier

sur la réu du 7 février

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F.... a questionné assez fortement les exemples que nous avons apporté de gens à l'AI, disant que malheureusement le phénomène des "tir au cul", qui emmerde leurs collègues (et les personnes qui devraient bénéficier de leur travail) existe bel et bien aussi. En somme défendant le principe « socialiste » (à chacun selon son travail) contre celui trop idéaliste de découplage « communiste » de revenu et travail fourni. Il a raison que le tir au cul existe (nous l’avons aussi pratiqué !), mais je pense que c’est un phénomène complexe : il est motivé fondamentalement, à mon avis, par le fait que le travail est aliéné, préscrit, héteronome, par le fait qu’on n’a pratiquement aucun choix dans ce qu’on doit faire, ni comment. De ce point de vue là la contrainte salariale est justement la cause du tir au cul quelle est censée prévenir ! D’ailleurs je pense qu’on pourrait facilement vérifier que la désaffection par rapport au travail est fonction de son caractère aliéné, préscrit et  emmiétté. Les professionnels, les artisans, etc.,  font plutot des heures sup volontaires. C’est sur la chaine Tayloriste que le refus du travail s’est le plus développé là justement où on cherchait le plus à le mesurer et le contraindre.

Dans ce sens là, on pourrait imaginer que

1) le fait que quelqu’un tir au cul soit pris pour un signal qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec le travail, en tout cas autant qu’avec la personne.

2) ou que la personne n’est pas à sa place (où il reste à cause… de la contrainte salariale)

3) en tout état de cause, ce serait  beaucoup plus efficace avec moins d’effets pervers si c’était les collègues (et les bénéficiaires de son travail) à qui il revenait de poser la question, voire rappeler à l’ordre, à la personne qui tir au cul.

Que ce soit la hierarchie et le salaire qui soient chargé de contraindre au travail est en effet plein d’effets pervers, car résister à la hierarchie et à la contrainte de l’autorité est aussi fort compréhensible. On peut avoir (ou penser avoir) de bonnes raisons aussi de refuser le travail.

En somme, il me semble que les « profiteurs » et les tir-au-cul existent surtout dans un monde de travail sans autonomie et sans collectif. Le contrôle social le meilleur pour moi reste la « palabre » avec les pairs.

Enfin, toujours sur la question de la contrainte salariale et en poursuivant cet effort de voir les principes et valeurs d’une autre société déjà à l’œuvre chez nous : Il faudrait faire le compte de combien de gens ont déjà préféré découpler le travail fourni du revenu, dans le sens de préférer moins de revenu pour avoir un travail avec sens.  On pense évidemment aux artistes, comédiens, écrivains, et autres intellectuels, mais aussi les artisans, les alternos, une grande partie des paysans, des infirmières, enseignants et autres personnes croyant vraiment au « service publique »,  sans parler du travail sans salaire du tout des femmes… Hé ! ça commence à faire un paquet de monde ! Une grande partie du « peuple de gauche », mais aussi d’autres.

Ici encore, je constate que « nos » valeurs sont diamétralement opposées à celles qui sont poussées en avant .  Ainsi il faudrait par ex des salaires hors catégories pour les cadre du  « service publique » pour éviter que ceux-ci fuient vers le privé. Pour moi, ceux qui partent pour ça, ce serait un bon débarras et avec un coup de pied dans le cul en plus !

De même, toute la logique du New Public Management va dans le sens de définir tout le travail en « produits » et prestations mesureables, pour pouvoir  à terme les acheter et les vendre entre services, pouvoir donner une valeur marchande au travail de chacun et controler chacun ainsi. C’est tout simplement ignorer, se méfier de, et finalement tuer tout ce qui subsiste de collectif, de don, de sens dans le travail. Toutes les bonnes raisons de travailler ! Dans le privé le processus est le même, et bien plus avancé évidemment. C’est toutes les recherches de Dejours sur la destruction des collectifs de travail, du métier avec ses conséquences désastreuses.

Je pense que pour se libérer un peu l’esprit il faut que nous assumions que nos valeurs sont tout sauf à la mode. En effet, la pendule (en tout cas de l’idéologie dominante) continue toujours plus loin dans l’autre sens. Mais c’est comme pour la mondialisation et le libre échange, il faudra bien qu’elle revienne ! Nous n’allons pas pouvoir longtemps importer nos oignons de Chine ou Tasmanie !  Nous devons assumer d’être totalement à contre-courant par rapport aux valeurs capitalistes, tout en détectant et mettant en avant les oppositions et contre-courants qui se vivent déjà dans la société.

Pour finir, nos devoirs pour la prochaine séance étaient d’aligner quelques « valeurs-boussoles » sur le travail. Je propose donc les principes suivants:

- La réduction sytématique des inégalités de revenus : encore une fois c’est le contraire de ce qui se passe (les différences sont passées de 1 à 30 en 1970 à 1 à 300 et plus. Le PdG de NIKE gagne 500 000 fois plus que ses ouvriières… En admettant que des différences salariales aient une utilité (pas sûr), il ne s’agit que de marquer socialement des différences, motiver par cet « honneur ». Pour cela 1à 30 était déjà trop. Surement de 1 à 2 ou 3 suffirait largement.

- Les garanties de revenu (cf plus haut), sinon le revenu garanti (discussion à avoir je pense)

- Tout ce qui renforce les collectifs du travail et leur contrôle (avec celui des usagers)

- Tout ce qui redonne sens au travail

- Tous les méchanismes permettant de relativiser (voire remplacer) l’évaluation marchande du travail et ses produits. Les exemples abondent de l’inefficacité de l’argent comme mesure universelle : selon celle-ci les africains feraient mieux de bouffer du riz USA, par ex.. D’ailleurs, ici aussi, même les bourgeois sont constamment obligés de tricher avec le principe pour ne pas péter la baraque (subventions à la culture par ex, ou restrictions sur l’usage de la propriété privé du terrain (terrains agricoles, à bâtir, etc.) , des immeubles de logement, etc.

Pour celleux intéressées,  quelques notes sur la discussion avec les squatters de l’Infokiosk  sur Précarité Voulue ou pas, et le refus du travail aliéné dans ce contexte:

Tout d’abord, une mise au point nous est faite par rapport au titre. Si les squatters travaillent souvent le moins possible et donc recherche souvent des boulots précaires, ils disent que DE TOUTES FACONS ils n’ont pas vraiment le choix de ne pas être précaires. Pour leur génération, tout le monde l’est, même les « battants » les plus acharnés à se faire une place. C’est une différence de taille par rapport aux vieux de 68 qui avaient l’impression de choisir la précarité de façon volontaire… mais qui par ailleurs ont pu souvent (le cas de 2 des 3 vieux présents) « raccrocher » à une situation stable par la suite. C’est vrai. .Aujourd’hui, tout le monde se voit « de passage » dans une boite, les cadres battants autant que les autres. La différence c’est juste dans les capacités, les atouts très variables qu’à chacunE pour  piloter sa barque individuelle sur l’océan mondial de précarité. Et la valeur de la parachute en cas de pépin.

Etant donné cet état donné de précarité générale, il y a une question à peine abordée sur laquelle j’aimerais bien revenir (notamment en parlant des luttes des précaires à Paris, etc.) : Sommes-nous condamnés effectivement à piloter des barques solitaires, et sinon quelles sont les formes de solidarité, de « recomposition » de la classe salariale précarisée qui se manifestent ? Je pense à l’exemple des squats justement, par rapport à la précarité dans le logement. Squatter collectivement, a créé de la sécurité et du collectif litéralement sur les lieux mêmes de la précarité organisée par les proprios : les logements vidés pour spéculer. Et cela a permis de poser politiquement le refus de la propriété privée, de l’individualisme, etc. Peut-on imaginer des choses semblables par rapport au travail ? Qui passeraient par où ? Du travail « alternatif » ? Des garanties de revenu ? Des formes d’organisation des travailleureuses aussi flexibles que l’emploi, qui pourraient apparaître par ex. si on apprenait à mieux dire sa situation et reconnaître celle des autres?

Sinon, le nœud principal de la discussion tournait justement autour du refus du travail. Situation rigolotte : les trois vieux qui n’ont juré que par ça dans les années 70, essayaient de le relativiser, face aux plus jeunes, intéressés mais sceptiques quant à l’intérêt du travail…

Nous disions qu’on avait raison de refuser le travail aliéné, mais pas d’avoir renoncé (dans nos cas individuels en tout cas) à lutter contre cette aliénation, d’avoir abandonné la partie sur les lieux de travail, car finalement nous y étions quand même pas mal de temps, malgré tout.

Le travail est-il une valeur ? Ou est-ce « comme la prison », un endroit où malgré tout les gens cherchent à trouver sens et solidarité, mais qui est en soi négatif ? Si, pour nous le travail conserve de la valeur, même si il est fortement avarié par son parasitage capitaliste :

1) Malgré tout, produire les choses nécessaires à la vie (pain, chaussures, logement, éducation…) est plein de sens, même si on s’y fait exploité, si le pain pourrait être bien meilleur, etc. C’est une activité sociale utile, et les charpentiers qui pendent le petite arbre sur le toit ont raison d’en être fiers.

2) Faire, comprendre, se réaliser personnellement dans l’activité sont des valeurs existentielles fondamentales pour notre genre de singe. Il n’y a qu’à observer un petit enfant et son activité passionnée et constante pour le constater.  Nul besoin de salaire (ou même d’une grande utilité !) pour motiver toute cette dépense d’énergie !

3) C’est au travail, qu’on est reconnu le plus largement par les autres, pour son habilité, son utilité, qu’on peut dépendre sur lui, etc., même si il y a évidemment d’autres lieux pour cela aussi.

4) Le travail est aussi le lieux collectif / social par excellence. On ne fait rien seul. On ne fait rien comme le patron a prescrit de le faire (Dejours), mais dans un collectif de producteurs. On y rencontre l’autre par excellence (ce ne sont ni nos amis, ni notre famille).

Plus largement, notre perspective « critique », gauchiste,était trop exclusivement négative, réductrice, et finalement assez défaitiste et souvent peu respectueux des autres (pas étonnant qu’on ne nous écoutait pas plus !). Le négatif était totalement juste, mais hyper-allergique au capitalisme, on ne voyait que lui autour de nous, alors que la vie et la société continuent malgré tout ! Je reprends totalement le distinguo de Massimo de Angelis, nous ne vivons pas dans une société capitaliste, mais dans une société gangrenée par le capitalisme. Ce n’est pas du tout la même chose ! Il faut pouvoir voir les autres pratiques, les revers positifs de la médaille (comme Dejours, ou le MAUSS, qui documente l’immense place du don dans notre société, par exemple). Il faut pouvoir voir les autres pratiques, les autres valeurs qui persistent sous la croûte, malgré les structures capitalistes : le don, la solidarité, l’activité gratuite, les collectifs de travail. Sans tout ça (le travail et la société vivants) notre société serait déjà détruite, serait incapable de produire un clou.

Et c’est à partir de ses éléments subversifs qu’on peut commencer d’organiser autre chose, ou du moins faire revivre la croyance en un autre ordre possible. Les négliger nous fait paraître soit ignorants, soit méprisants et nous a coupé de beaucoup de gens, de beaucoup de pratiques.

O.....

 

Le travail entre don de soi et échange marchand

Correspondance entre Viviane et Nicolas, mars 07

Message de Nicolas le 27.2.07 :

Viviane,

à la Tour j'ai apprécié  les vues très intéressantes que tu as apportées, elles rencontrent mes propres réflexions sur le travail. Surtout dans ce contexte d’un squatt peut-être marqué par un refus trop facile du travail ! C'était en même temps une rencontre avec toi. Aussi ai-je été très touché que tu penses à me faire parvenir un texte
[1] à ce sujet :  au sein de ce groupe précarisations un travail est en train de se mettre en place.
Lors de la rencontre que nous avons eue avec E... (groupe réflexion sur le travail), celui-ci a insisté, à partir de ses critiques sur les positions exprimées lors du séminaire du FSM de Bruxelles, sur la nécessité d'élaborer un concept du travail qui ne soit pas dans la dépendance absolue et a-priori du capital. Le texte de Clot, que je viens de lire avec beaucoup de plaisir, donne des éléments essentiels et novateurs dans ce sens. Surtout ce qu'il nomme le "métier au carré". La soumission au capital est identique avec la répression de cet aspect des métiers. Pas seulement d'une répression imposée avec force, mais aussi d'une répression acceptée, intériorisée.

Ce qui manque dans le texte de Clot, à mon avis, c'est une réflexion sur la signification symbolique de la marchandisation du travail. Je te donne ici quelques pensées, non pour t'apprendre quelque chose, mais pour que tu connaisses dans quel sens je cherche, et faire avancer ainsi l'effort commun. On pourrait montrer que la forme marchande est pertinente pour les produits (achevés, morts) du travail, mais pas pour le travail en tant qu'activité vivante. Travaillant pour les autres nous sommes totalement dépendants des activités des autres ;  cette dépendance s'exprime dans les besoins et se fixe socialement dans les revenus. Les besoins n'ont rien à voir avec ce qu'unE travailleur donne, avec ses capacités. Le marché du travail est une façon historique de coupler deux éléments qui, avec la socialisation de la production engendrée justement par le capitalisme, sont de moins en moins liés. C'est la haine de ce couplage qui s'exprime dans le refus du travail. Mais le paradoxe du refus du travail, est de maintenir dans la pensée ce couplage, réduisant le travail à l'acte de sa vente, alors que l'investissement dans le travail est déjà dans les faits autre chose que le seul souci du revenu : le couplage existe, mais il est artificiel, violent. La contradiction existe
au sein du travail et c'est là qu'elle doit être affrontée, transformée, c'est le "métier au carré". Les travailleurs doivent définir eux-mêmes à quelles conditions de revenu ils peuvent et veulent  travailler ; ces conditions s'imposent ensuite au cycle économique de la même façon que les différences de conditions naturelles s'imposent à lui :  différences de fertilité des terres, des savoir-faire des gens et des peuples, etc. Le cycle économique commence sur la base de faits accomplis.

Negri (à l'époque) a mis en évidence chez Marx ce qu'il a appelé la "subjectivité ouvrière", le fait que la valeur de la force de travail dépend aussi de ce que les travailleurs réussissent à imposer collectivement aux forces du marché et de la concurrence. Il a montré que le génie de Keynes est d'avoir vu que la force de travail s'imposait tendanciellement dans le cycle économique comme une "variable indépendante", et que cette indépendance tendancielle ruinait le cycle du capital. La solution pour lui a été de reconnaître partiellement cette autonomie par la reconnaissance des syndicats et par le deal
  « fifty pour les profits fifty pour les besoins des travailleurs ». Ainsi la variable valeur de la force de travail était remise dans la dépendance du capital, elle devenait même un de ses éléments moteurs. Je raconte cela pour montrer que la social démocratie est restée prisonnière de cette façon de remettre les besoins des travailleurs sous la coupe de la valorisation capitaliste, au lieu de continuer dans le sens de l'affirmation de la "subjectivité ouvrière", càd du fait que les besoins des travailleurs n'ont rien à voir avec ce qu'ils donnent dans leur travail, la "variable" est réellement indépendante !

Clot donne un peu l'impression que la santé dans le travail pourrait se passer d'affronter la pression spécifique du capitalisme en tant que systémisation des rapports sociaux imposée globalement.

A+, donc, et merci

Nicolas

[1]Il s’agit d’une conférence d’Yves Clot, qui ne manque ni de pertinence, ni de poésie, donnée lors d’un congrès sur santé et travail, voir sur http://www.travailetsante.org/ , cliquer Archives Congrès 2004, puis contributions scientifiques, puis conférence,  vous tombez sur celle du professeur Yves Clot Métier en Souffrance et Clinique du Travail (ou directement : http://www.travailetsante.org/Congres/pdf/conf.clot.pdf  )

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Viviane a écrit le 2.3.07 :

Salut

Je suis d'accord avec toi sur le fait que l'aliénation au travail passe par le fait que notre force de travail est pris comme marchandise. Ce que j'essaye de montrer à un niveau micro (c'est à dire dans la réalité du "travailler") c'est que l'activité de travailler et de coopérer ne passe pas normalement par des échanges de type marchands, mais plutôt par des interactions de l'ordre du don. La perversion actuelle des formes de management, c'est que justement elle veulent tout comptabiliser et donc tout remettre dans un système d'échange marchand. Je t'envoie un texte
[2] que j'ai écris à ce propos.

Viviane

 

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Réponse de Nicolas, le 2.3.07 :

Viviane

merci pour ton texte sur travail et don que je viens de lire avec beaucoup d'intérêt. Quelques premières remarques :

1. Je ne connais pas assez les théories du don, mais il me semble qu'elles concernent d'abord la circulation de choses données ou de services rendus :  appliquer ses concepts aux rapports de collaboration, càd des activités elles-même est donc une transposition. Comme tu le dis, cette transposition est justifiée par le fait que ses concepts-clés s'appliquent parfaitement à ce qui se passe lorsque des humains collaborent :  non-réciprocité immédiate, création de dette et de lien, bref, tout ce qui est construit lorsqu'il y a entreprise commune.

2. Lorsque tu donnes comme pointe à ta réflexion la critique des nouvelles formes d'organisation du travail, de la perversion actuelle des formes de management, je regrette que tu ne montres pas la vieille et toujours actuelle contradiction spécifique du capitalisme :  l'enfermement de l'activité dans les concepts de l'échange marchand. La collaboration comme activité vivante ne peut être qu'un mouvement libre, même s'il est contraint "après-coup" (càd justement dès le départ!)  Même le geste de l'esclave qui cueille la canne à sucre est libre, comme geste, comme rapport aux autres ; et pourtant le refus de ce geste implique danger de mort. S'il y a soumission, c'est bien qu'il y a liberté : l’aliénation du travail n’est jamais absolue, elle est justement violence sur l’activité qui est par nature don de soi. Les activités salariées s'exercent actuellement sous la menace des sanctions sur le revenu. La forme marchande s'applique sur le travail tout comme la forme esclavage s'appliquait sur le travail :  comme une camisole de force "surdéterminant" un rapport de collaboration que tu décris justement comme en fait déterminé par les lois du don.

3. L'enjeu principal que je vois pour nous aux concepts que tu développes, avec ceux de Clot, Dejours, et d'autres, c'est que nous avons autrefois largement fait l'erreur de critiquer le travail salarié comme structure aliénante mais sans entrer dans ce qui se passe dans l'activité elle-même :  la contradiction entre la structuration capitaliste du travail et le travail comme collaboration libre et créatrice de lien social est vécue au jour la jour par les travailleurs, et c'est à l'intérieur de cette activité que la lutte est toujours déjà présente, à l'état larvaire ou déclaré à certains moments. L'enjeu est pour les travailleurs de se réapproprier le fait qu'ils sont toujours déjà collectivement les auteurs de leur travail ; il est même pertinent de dire qu'ils sont les auteurs responsables du degré d'aliénation qu'ils acceptent dans leur travail, car cela met en évidence que la réappropriation ne se fait que par un long processus, et que la soumission est justifiée à condition qu'elle soit accomplie dans une perspective stratégique de remise en cause du rapport salarial lui-même, càd du couplage entre capacités et besoins tel qu'imposé par le capitalisme.

4. Marx, comme Hegel, faisait une différence dans le concept que nous traduisons par "aliénation" :
a) Entfremdung, signifie la détermination du sujet par un autre sujet (fremd, étranger). Lorsque l'activité est imposée par un autre, autant son contenu, ses finalités, que les rapports dans lesquels elle "a lieu", notamment le chantage au revenu, la division entre concepteurs et manuels, la direction non cooptée par les travailleurs, -directeurs compris-,  mais légitimée par la propriété des moyens de production. Entfremdung désigne le rapport capital-travail.
b) Entäusserung signifie le fait que dans le rapport à l'autre nous sortons de nous-même (racine "aus" hors de), nous acceptons des contraintes qui naissent du rapport lui-même et non de notre pure subjectivité abstraite. C'est à ce type de contrainte que Clot fait allusion lorsqu'il parle de l'aspect nécessaire de la contrainte sociale dans la construction saine de la subjectivité. Entäusserung désigne le rapport de travail lui-même, un rapport qui n'a en soi rien à voir avec l'allocation des revenus, pas plus qu'avec la propriété des moyens sociaux de production.

Dans les rapports capitalistes ces deux aspects de l'"aliénation" sont intimement mêlés, et la mise en évidence de l'un se fera d'autant plus clairement que l'autre est clairement dit (-au sens de Lacan, carrément, un conflit dit est sur le chemin de sa résolution.). Polémiquement exprimé, et je sais que tu es d'accord, il ne faut pas donner l'impression que nous passons d'une vision "macro", abstraite et gauchiste du travail, à une vision "micro" et médicalisante du travail tout aussi abstraite : il est bien possible que cette dernière façon de voir soit le complément d'une société moderne exploiteuse non seulement des corps mais gestionnaire des âmes, et que ses dénonciations ne soient qu'une correction inhérente à sa dynamique :
  moins de souffrances svp !

Je te remercie de tes apports précieux, et nous aurons à les élaborer dans le groupe "réflexion" institué dans le cadre du forum précarisations. Ca va chauffer !

Nicolas

 

 

 Le collectif au travail et la santé analysés au travers de la théorie du don

Viviane G. Ergonome

                                                             Institut universitaire romand de Santé au Travail (IST),

                                                                                                                               Lausanne, Suisse

« Résumé »

La question de la cohésion sociale et du collectif au travail est analysée sous l’angle de la théorie du don telle que décrite par Marcel Mauss. Selon ce point de vue, seuls les échanges au travers de mécanismes de don produisent du lien social. Une réflexion est amorcée pour savoir quels sont, dans le monde du travail, les échanges qui relèvent de cette logique et comment ces formes d’échanges évoluent avec les nouvelles formes d’organisation du travail.

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« Donne et tu recevras » (Platon)

De nombreux auteurs ont mis en évidence le lien entre le collectif du travail et le maintien de la santé (Davezies, 2005). La question se pose alors de savoir quels éléments favorisent la construction et le maintien des collectifs et à l’inverse quels sont ceux qui l’affaiblissent. Cette communication se propose d’aborder cette question sous l’angle de la théorie du don telle que décrite par Marcel Mauss dans l’Essai sur le Don (1960). Cette réflexion est sous-tendue par mon activité de médiatrice pour les problèmes de harcèlement psychologique (mobbing) et par mes interventions en tant qu’ergonome sur la relation entre organisation du travail et santé. Elle s’est construite à partir de plusieurs champs théoriques : l’ethnologie (Mauss, 1960), la sociologie (courant du M.A.U.S.S. mouvement anti-utilitariste en sciences sociales) et la philosophie (Hénaff, 2002).

Pour Mauss, il existe dans les sociétés archaïques plusieurs formes d’échange  : échange par le don ou échange par le troc ou par un équivalent monétaire. L’échange par le don reste le plus important dans la mesure où c’est au travers du don et du contre-don qu’il induit, que se construisent et se maintiennent les liens sociaux. Le don, à la fois volontaire et obligatoire, n’est ni utilitaire ni désintéressé. Il appelle le contre-don et institue une réciprocité qui lie les personnes entre elles. C’est avant tout une théorie de l’échange social. Dans cette forme d’échange, il y a trois obligations : celle de donner, celle de recevoir et enfin celle de redonner de la part du récipiendaire. Une autre spécificité du don c’est qu’il n’y a pas d’équivalence de valeur entre le don et le contre-don (en ce sens ce n’est pas un « rendu ») et que la valeur intrinsèque du bien ou du service donné dépend de celui qui le donne tout autant que de celui qui le reçoit. C’est donc la dette contractée qui construit le lien social. Le langage à ce propos est très clair, comme l’indique Godbout (1992) : on dit merci lorsqu’on reçoit un cadeau (« je reste à ta merci ») et on est quitte quand on règle ses comptes (« on peut se quitter »). Tous les présents ne sont pas bienvenus dans la mesure où ils obligent à un lien non désiré ou que le contre-don semble impossible. Là aussi le langage nous parle puisque le mot anglais « gift » pour cadeau signifie « poison » en allemand.

A la suite de Mauss, d’autres auteurs tels Caillé & Godbout (1992) ont montré que cette forme d’échange non-marchand perdurait dans les sociétés modernes, sous d’autres formes certes que dans les sociétés primitives décrites par Mauss, mais avec la même logique. La logique du don infiltre en fait toutes les sphères de l’existence sociale, y compris celles qui sont en apparence le plus exclusivement soumises aux seules exigences de l’efficacité.

La réflexion proposée veut se pencher sur ce qui dans le travail est de l’ordre du don, permettant ainsi le lien social dans l’entreprise et participant à la constitution d’un collectif de travail.

Pour J.-D. Reynaud (1977), c’est par la régulation collective et les règles sociales qui fondent l’activité réelle de travail que la légitimité et l’efficacité d’une entreprise est assurée. Cette activité réelle repose largement sur des échanges par le don. En effet, la coopération et la solidarité à l’intérieur d’un groupe d’opérateurs ne sont pas une donnée mais bien une construction (Leplat, 1997). Les formes de coopération ne sont ni mécaniques, ni solides mais se basent sur des phénomènes de reconnaissance et d’identité fondés sur l’échange de savoirs, de représentations ou encore d’alliance stratégiques. On s’échange des coups de mains, mais aussi des modalités stratégiques pour construire l’activité réelle de travail à partir des données du prescrit. On ne donne pas pour obtenir quelque chose de l’autre mais pour pouvoir agir ensemble.

Là aussi le langage fait sens : «  on se donne à fond », « on y met du sien »… Ces formes d’échanges obéissent aux principes de l’échange social : la réciprocité de l’échange est différée, l’échange est ininterrompu et il ne fonctionne pas selon le registre de l’équivalence mais selon le principe de l’endettement mutuel (Alter, 2002). Ces phénomènes sont largement répandus dans tous les types d’activité et à tous les niveaux de la hiérarchie.

Dans le cas de l’activité scientifique de recherche, le don est également omniprésent. L’innovation et la découverte sont des moments de mobilisation collective où chacun apporte des savoirs différents pour la construction d’un savoir collectif. Ces formes d’échanges sociaux ne veulent pas dire qu’il n’existe pas de conflits ou d’intérêt stratégique, mais qu’ils sont canalisés, du moins pendant un moment, à l’intérieur de règles sociales.

La circulation des idées se fait également, sous la forme de don : donner une conférence (on peut difficilement « échanger » une conférence), publier des articles,